À Lomé, le débat politique n’est pas retombé. Depuis la publication, en juin 2026, de l’arrêt rendu quelques mois plus tôt par la Cour de justice de la CEDEAO, la réforme constitutionnelle de 2024 est revenue au centre des discussions.
Dans les rues, dans les familles, sur les réseaux sociaux et dans les états-majors politiques, une même question revient : que signifie réellement la décision de la Cour de justice de la CEDEAO pour la Ve République togolaise ?
Pour l’opposition, la réponse est claire : la réforme constitutionnelle qui a fait passer le Togo à la Ve République est remise en cause.
Mais du côté des autorités et de certains acteurs de la société civile, l’interprétation est différente.
Ce que dit réellement la Cour
La réforme constitutionnelle adoptée en 2024 a profondément changé le fonctionnement des institutions togolaises. Le pays est passé d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. Le président de la République n’est plus élu au suffrage universel direct et le pouvoir exécutif est exercé par le président du Conseil des ministres, fonction occupée par Faure Gnassingbé.
Saisie par des organisations de la société civile et des acteurs politiques, la Cour de justice de la CEDEAO a rendu son arrêt le 29 janvier 2026.
Elle a considéré que la révision constitutionnelle du 25 mars 2024 constituait, au regard de l’article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, un « changement inconstitutionnel de gouvernement », en prenant notamment en compte son calendrier, son contenu et son effet escompté.
C’est cette formulation qui a provoqué une nouvelle onde de choc dans la classe politique togolaise.
L’opposition y voit une remise en cause de la réforme
Pour les partis d’opposition regroupés notamment autour du front « Touche pas à ma Constitution », cet arrêt vient conforter leur contestation de la réforme.
En août 2026, plusieurs formations de l’opposition ont présenté un mémorandum demandant notamment une période de transition et un retour à ce qu’elles considèrent comme l’ordre constitutionnel. Nathaniel Olympio, porte-parole du front, affirme que la décision de la Cour confirme leur position et appelle les institutions régionales et les partenaires du Togo à agir.
D’autres responsables de l’opposition ont également parlé d’une réforme qu’ils considèrent comme illégitime.
Pour ces acteurs, la question n’est donc plus seulement juridique. Elle touche désormais à l’avenir politique du pays.
Mais tous ne lisent pas l’arrêt de la même manière
C’est ici que le débat devient particulièrement sensible.
Des organisations de la société civile togolaise contestent l’interprétation faite par l’opposition. Lors d’une conférence de presse à Lomé, le 3 septembre, le Réseau panafricain des organisations de défense des droits de l’homme et des associations de la société civile a soutenu que la Cour n’avait ni annulé la Constitution de 2024, ni ordonné une transition politique, ni imposé un dialogue national.
Le gouvernement togolais, lui aussi, rejette les conclusions tirées par l’opposition de l’arrêt et considère que la Cour a dépassé ses compétences.
Nous sommes donc face à une situation où le même arrêt est au cœur de deux lectures politiques et juridiques différentes.
Et pendant ce temps, les opposants ?
Derrière le débat constitutionnel se trouve une autre question, beaucoup plus humaine : celle de la liberté d’expression et de manifestation.
Les dernières années ont été marquées par des arrestations de militants, des restrictions de manifestations et des accusations de violations des droits humains.
Amnesty International rapporte notamment des restrictions importantes de la liberté d’expression et de réunion au Togo en 2025, ainsi que des arrestations de personnes ayant critiqué le gouvernement. L’organisation fait également état de violences lors de manifestations et d’allégations de mauvais traitements.
En juin 2026, l’OMCT et la FIDH ont également appelé les autorités togolaises à garantir un retour sûr aux défenseurs des droits humains partis en exil après les manifestations de juin 2025.
Ces éléments alimentent les inquiétudes d’une partie de la société civile et de l’opposition.
Mais là encore, les autorités et leurs soutiens défendent leur lecture de la situation et mettent en avant la nécessité de préserver l’ordre public et le fonctionnement des institutions.
Entre le droit et la politique, les citoyens cherchent des réponses
Pour le citoyen ordinaire, toutes ces questions peuvent paraître complexes.
Ve République, Cour de justice de la CEDEAO, Charte africaine, changement inconstitutionnel, transition…
Pendant que les juristes et les responsables politiques débattent des textes, les Togolais veulent surtout savoir ce que cette crise institutionnelle signifie pour leur quotidien.
Le pays va-t-il rester dans le système actuel ? Une transition est-elle réellement envisageable ? Le dialogue politique peut-il permettre de sortir de la crise ? Et surtout, les différentes forces politiques peuvent-elles se parler sans que les tensions ne débouchent sur de nouvelles violences ?
Ce sont ces questions qui préoccupent une partie de la population.
Une crise qui dépasse finalement la Constitution
Le débat autour de la Ve République ne concerne donc pas uniquement un texte juridique.
Il touche à la confiance entre les citoyens et leurs institutions, à la liberté d’expression, au droit de manifester, au rôle de l’opposition et à la capacité des dirigeants à construire un dialogue politique.
La décision de la Cour de justice de la CEDEAO a donné une nouvelle dimension à cette discussion, mais elle n’a pas mis fin aux divergences d’interprétation.
Le débat reste ouvert.
Et dans cette période où les positions sont parfois très éloignées, une chose paraît essentielle : que le débat politique puisse se poursuivre sans violence, que les droits fondamentaux soient respectés et que les Togolais puissent comprendre clairement ce qui se joue au nom de leur pays.
Car derrière les Constitutions, les institutions et les décisions des tribunaux, il y a toujours des femmes et des hommes.
Et au bout du compte, c’est leur avenir politique et leur vie quotidienne qui sont concernés.










